Ah ! les grandes femmes

Magazine spirale, publié le 04 mars 2016

Sylvain Lavoie

Nous voilà rendus
Spectacle d’Anne-Marie Ouellet et Thomas Sinou ; mise en scène d’Anne-Marie Ouellet, assistée d’Olivia Delachanal ; conception sonore de Thomas Sinou ; lumière de Nancy Bussières ; vidéo d’Hugo Dalphond ; développement média interactif de Kenny Lefebvre ; avec Yolande Aubertin, Lise Catudal, Conrad Chamberlain, Lise Desjardins, Raymonde Dionne, Ghislaine Gagnon et Anne-Marie Ouellet.
Une création de L’eau du bain présentée à l’Usine C du 2 au 5 mars 2016.

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Rendu, pour les vieux, voulait dire très fatigué. Ils le sont sans doute, certains plus que d’autres, mais les voilà pourtant à l’Usine C, ils y sont parvenus, pas tous cependant : «madame Lafrance est décédée [et] monsieur Lévesques est devenu trop faible», nous apprend le programme. Or il paraît que madame Aubertin, malgré ce qui a été écrit, n’a pas fait d’ACV : sa paralysie partielle a plutôt été causée par l’excitation du spectacle, elle aurait été rendue malade par la joie de (re)vivre, en quelque sorte, et peut-être que demain elle sera enfin sur scène.

C’est ainsi que continue de se bâtir Nous voilà rendus, selon les aléas de santé des personnes âgées qu’Anne-Marie Ouellet et Thomas Sinou sont allés écouter pendant un an au centre Saint-Georges, rue Saint-Urbain. À une autre époque on disait davantage foyer, désormais on emploie plutôt CHSLD. Durée : espace de temps qui s’écoule entre deux limites observées, et ici l’acronyme nous rappelle qu’il peut être long cet espace entre le début et la fin, c’est-à-dire entre l’arrivée et… l’arrivée, surtout si les visites se font de moins en moins fréquentes.

Il s’agit notamment de l’histoire de Luigi, un vieil oncle atteint de la maladie d’Alzheimer que Ouellet va voir régulièrement. Luigi – répétons-le, car en premier «tu commences par oublier [un] nom» – a fini par oublier le français pour ne plus parler que son italien natal qu’il avait depuis longtemps négligé. Alors «il se construit sans cesse des souvenirs», nous explique l’artiste qui, tout d’abord seule en scène et entièrement vêtue de cette non-couleur qu’impose le deuil, sera à la fois narratrice, metteure en scène – deux fois plutôt qu’une : en amont du spectacle, bien entendu, et pendant que les comédiens en herbe s’exécutent, assise à son bureau sur le bord de la scène pour les observer, ce qui n’est pas sans rappeler que Ouellet est également professeure de théâtre –, technicienne aussi, et enfin interlocutrice de mesdames Dionne, Gagnon, Catudal et Desjardins, et de monsieur Chamberlain – Conrad pour les intimes.

Inutile de mentionner qu’on est loin de quelques théâtres du Quartier des spectacles, où l’on a plutôt l’habitude d’apercevoir les personnes âgées dans les fauteuils… qui leur appartiennent presque tellement elles y sont attachées. Ici, dans la salle, des spectateurs pratiquement tous moins âgés que la distribution. Puis derrière moi, deux adolescents qui se bidonnaient ferme en voyant les aïeux danser sur le plateau enfumé, ou en écoutant la vieille dame chanter avec sa voix toute chevrotante ; cela m’a profondément agacé, or en même temps je n’ai pu m’empêcher d’y observer une jeunesse dont la «nonchalante armure[1]» lui fait sans cesse oublier que le troisième âge nous rattrape parfois plus vite qu’on voudrait le penser.

Pendant ce temps Luigi se souvient-il de Marie-Rose ? Sa nièce, oui, qui évoquera cette très belle image d’une marraine aimante qui a arrêté de lire pour vivre, et lorsque l’existence s’est mise à s’en aller, elle a demandé à sa filleule de lui faire la lecture de son petit livre, toujours et jamais le même, pour qu’enfin une musique la berce jusqu’au bout. Un peu comme, dans la grande salle de l’Usine C, c’est au son des cordes orchestrées par Sinou que les enregistrements sont surtout portés, extraits sonores se terminant tous par un tendre merci ; ce simple mot constitue le vrai témoignage, la gratitude de s’être fait écouter qu’expriment les personnages qui n’ont plus de corps, qu’une faible voix dans le passage de vie à trépas.

Cette disparition sera d’ailleurs littéralement mise en scène à l’aide de quatre chaises roulantes valsant toutes seules sur l’espace dégagé. Peut-être pour nous rappeler que les vieillards sont là malgré que nous cessions de les voir, accentuant du même coup les divers sens de l’oubli. Mais «il reste toujours madame Dionne» qui entonne, du haut de son fauteuil électrique, quelques-uns des refrains que nous connaissons encore bien ; «tout [ne] nous échappe [pas]», peut-on croire.

Personnellement, je me suis plu à me remémorer le récit de mon propre grand-père découvrant la radio, chez le cousin Henri-Paul, grâce à «Ah ! les grandes femmes», chanson certes moins populaire que celles entendues dans Nous voilà rendus, mais dont le titre, ce me semble, honore toutes les femmes qui se retrouvent ici sur scène, ainsi que bien d’autres que l’histoire se charge trop souvent d’oublier.

crédit photos : Svetla Atanasova

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[1] J’emprunte ces mots à L’eau du bain, dans le descriptif du spectacle Impatience que la compagnie a conçu à partir de 2011 ; il s’agissait d’une œuvre élaborée «à partir d’explorations performatives et sonores avec un groupe constitué de trois adolescents et de deux adultes».

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