Jamais je ne t’oublierai

Critique théâtre, 3 mars 2016

Christian Saint-Pierre, Le Devoir

La compagnie L’eau du bain offre une méditation poétique sur la vieillesse

Après Impatience, où ils traduisaient les affres et les bénédictions de l’adolescence, Anne-Marie Ouellet et Thomas Sinou se penchent maintenant sur la vieillesse dans Nous voilà rendus, un spectacle impressionniste, atmosphérique, sobre et pourtant technologique, une heure aux accents oniriques qui fait la part belle aux souvenirs heureux.

Depuis 2008, la compagnie L’eau du bain développe une signature forte. Leurs créations à caractère documentaire, ou plutôt biographique, s’appuient sur des témoignages de citoyens, des individus avec lesquels les deux artistes s’entretiennent longuement avant de les convier sur scène. Cette fois, il s’agit des résidents d’un CHSLD auxquels Ouellet et Sinou ont donné des ateliers de théâtre et de musique pendant plus d’un an. Le spectacle est tissé de leurs confidences, des révélations banales ou cruciales, mais toujours naturelles, spontanées, et souvent poignantes.

Sans faux-semblant

Alors que les spectacles mettant en scène des non-acteurs sont de plus en plus courants chez nous — pensons au Polyglotte d’Olivier Choinière (avec des immigrants), aux Bienheureux d’Olivier Sylvestre et Michelle Parent (avec des toxicomanes) ou encore au Pôle Sud d’Anaïs Barbeau-Lavalette et Émile Proulx-Cloutier (avec des résidants du quartier Centre-Sud) —, les créations de L’eau du bain continuent de se distinguer. D’une désarmante simplicité, leurs performances poétiques sont parcourues d’interstices où projeter nos peurs et nos espoirs.

Sur scène, Ouellet s’adresse à nous sans faux-semblant, puis elle dialogue avec les six personnes âgées. Bien entendu, on aborde la maladie, mais surtout le passé, les souvenirs d’enfance qui gardent en vie, les jours heureux qui donnent la force de continuer. On entend parler d’un Québec qui n’existe plus, parfois pour le mieux et parfois pour le pire. Tout cela est offert sans jugement. On laisse le spectateur cheminer dans ces récits qui disent l’imminence de la mort et la force de la vie. On pense inévitablement à nos parents et à nos grands-parents, mais aussi à notre propre vieillesse.

Il y a madame Aubertin, trop malade ce jour-là pour monter sur scène. Il y a ces dames attachantes qui s’accrochent à leurs livres. Il y a cet homme qui perd peu à peu l’usage de ses mains. Puis cette femme qui se prend pour Patsy Cline en chantant « I’m crazy for loving you… ». Autour d’eux, il y a des fauteuils roulants, des chaises lumineuses qui dansent dans la pénombre embrumée. On se croirait quelque part entre la terre et le ciel, dans une émouvante suspension qu’on ne voudrait jamais quitter.

redaction@ledevoir.com

http://m.ledevoir.com/#article-464448